Le Roi Christophe et l’Améthyste : les circonstances autour de la première frégate haïtienne

Buste de la reine Marie-Louise, Sans-Souci, Haïti (https://crudem.org/sans-souci-palace/)

En 1811, Henri Christophe émule les grandes monarchies européennes en instaurant un royaume dans le nord d’Haïti. Désormais Henri Ier, sa Cour Royale résonne de pompeux titres de noblesse : reine consort, princes, ducs et contes, barons et grands maréchaux participent du Grand Conseil, dans la capitale qui porte désormais son nom, Cap-Henri.1Bellegarde, Dantès. Histoire du Peuple Haitien. Première Edition 1885. Collection du Bicentenaire, 2004

Autre élan de son rêve de grandeur : le dessein d’immortaliser la famille royale, de l’élever au piédestal de la mémoire historique.

Les bustes de la reine Marie-Louise ornent encore les somptueuses ruines de Sans-Souci. Son fils Jacques-Victor Henri, fait Monseigneur Sa Majesté Royale, devient son successeur en droit. Quant  à sa fille ainée, désormais Madame Première Françoise-Améthyste Henri, elle estampe de son nom la première frégate de guerre du royaume.

C’est à l’Améthyste,  navire-étendard de la marine du Nord, que sera dédié ce post. Sa construction, son acquisition et son armement sont autant de légitimes curiosités. Son utilisation dans la guerre contre Pétion est source de savoureuses anecdotes, certaines d’entre elles impliquant des figures de proue de la toute puissante marine britannique du lendemain de Trafalgar.

Sans plus, commençons.

Le contexte: scission, ambition et opportunisme britannique

Trois des enfants du Roi Henri-Christophe et de Marie-Louise Coidavid : Jacques Victor-Henry, Françoise-Améthyste et Françoise-Athénaïre, (c. 1811, artiste inconnu)

La Nation était jeune d’à peine deux ans quand elle s’est fragmentée sous les tensions rivales. À défaut de s’imposer à l’Ouest et au Sud, Christophe s’établit comme Président à vie, puis roi dans le Nord. Son autorité et son talent d’organisateur y trouvèrent leur pleine expression. Les écoles, l’Académie Royale, une Constitution subordonnée à son pouvoir à vie – celle de 1807 –, un code civil draconien, une agriculture prospérant à la sueur des corvées, un pouvoir constellé d’une noblesse créée de toutes pièces et garni de constructions d’une majesté encore acclamée de nos jours… tout a contribué à faire de son règne, hormis le débat sur le caractère tyrannique du régime, l’une des époques les plus florissantes de l’histoire d’Haïti.

Le pouvoir, pour se consolider, devait s’exercer sur terre et sur mer. Il fallait des navires. Une marine de guerre. Le savoir-faire n’y étant pas encore, il fallait se les procurer. Contre la France, qui de mieux que les Anglais pour s’allier à cette cause? D’ailleurs, la mer leur appartenait. Horacio Nelson, le légendaire amiral, venait à peine d’anéantir la flotte franco-espagnole à Trafalgar. Depuis lors, les frégates anglaises bloquaient à volonté le commerce français dans la Caraïbe.

Loin de Christophe pourtant l’idée de solliciter l’aide militaire britannique. Dessalines avait déjà rejeté celle-ci à répétition quand leur amiral prétendait assurer la protection du commerce maritime de la jeune nation.2Madiou, Thomas Fils, 1848 – Histoire d’Haïti, Volume 3, Livre 39e, Imprimerie de Jh. Courtois, Port-au-Prince Et il avait raison. L’indépendance à peine conquise, les plaies encore saignantes, aucun cheval de Troie ne viendrait s’y infiltrer, lui imposer un nouveau colon vêtu de protecteur.

Par contre, les britanniques toléraient l’indépendance; parce que celle-ci nuisait à la France. Cela leur convenait tout autant qu’elle ne menaçait pas leurs possessions dans la Caraïbe, qu’elle s’abstenait de souffler sur leurs Indes Occidentales le vent de la liberté. Pour preuve, Ils ont été parmi les premiers à commercer avec Haïti. Ce n’était pourtant pas de la solidarité, encore moins de la loyauté. Envers Haïti certainement pas, ni non plus envers le Nord, puisqu’ils reconnaissaient tout aussi bien la république de Pétion. Mais outre cette mise en garde, ils étaient un allié. Un puissant allié uni par un ennemi commun. Cela suffisait. Cela devait suffire.

L’occasion: une chasse, deux proies et une affaire

Londres. Bureau de l’Amirauté. 2 Septembre 1809

« Le vice-Amiral Sir Alexander Cochrane a transmis à l’honorable William Wellesley Pole une lettre du Capitaine Pigot du vaisseau de sa Majesté, le Latona, relatant sa capture le 18 juin dernier de la  Félicité, une frégate française percée de 42 canons, mais en ayant seulement quatorze montés sur son pont et cent soixante-quatorze hommes à bord. Elle avait laissé la Guadeloupe accompagnée d’une autre frégate vers la France avec des produits coloniaux. Son escorte s’est échappée […] après une longue chasse par la chaloupe de sa Majesté le Cherub. » 3The London Gazette, issue 16293, 29 August 1809, page 1384. https://www.thegazette.co.uk/London/issue/16293/page/1384

C’est en ces termes que le London Gazette annonçait la capture d’une frégate française par l’escadron britannique stationné à la Jamaïque. Alexander Cochrane, c’était le même qui, en 1806, avait anéanti la flotte française au large de Santo-Domingo. Endolori de la défaite de Trafalgar, Napoléon y avait dépêché une escadre dans le but d’imposer un blocage aux anglais. Mais les tables s’étaient retournées. La supériorité britannique n’avait pas tardé à s’imposer dans cette bataille et, par la suite, dans le blocage systématique du commerce des colonies françaises.4À l’origine de la suprématie de la marine britannique du début du 19e siècle, certains retrouvent son système d’émoluments basé à la fois sur le salaire et les primes de captures, les butins. Un navire étranger, marchand ou de guerre, une fois capturé, était acheté par la Royal Navy, et les produits de vente distribués entre les équipages des vaisseaux ayant effectué la capture. L’Amiral recevait entre 1/8 et ¼ du butin de son escadron, chaque capitaine recevait ¼ du prix de sa capture, les officiers un quart alors que le dernier quart revenait au reste de l’équipage, en plus d’une prime de 5 livres par tête de marin ennemi présent au début de l’abordage. Tout navire en provenance des colonies se trouvait donc escorté de frégates ou de corvettes.

Bataille de Santo Domingo, 1806 (par Nicholas Pocock, 1808)

La frégate, c’était ce navire de guerre construit dès le 16e siècle qui était venu à signifier un vaisseau plus rapide et à la manœuvre plus légère que les vaisseaux de ligne construits pour le combat. Elle en différait aussi para ses canons, en nombre inférieur, qu’elle portait sur son pont. En conséquence elle était utilisée davantage à des fins de patrouille et d’escorte bien que des fois les frégates voyageaient en flûte, donc avec moins d’armement pour accommoder des marchandises à bord.5Michel Vergé-Franceschi (dir.), Dictionnaire d’Histoire maritime, éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002

La Félicité

Modèle réduit de la frégate La Félicité, Musée Maritime de Barcelone

Construite à Brest en 1785, Félicité était la première d’une classe de frégates qui porta son nom.  Elle fut conçue par Pierre-Alexandre-Laurent Forfait, éminent hydrographe et ingénieur naval qui devint commandant de la Légion d’Honneur et tout premier Ministre de la Marine sous Bonaparte. Comme la Calypso, la Fidèle et la Fortunée, la Félicité complétait une classe de navires à voile de 700 tonnes et de coque en bois, logeant un armement de 32 canons de 12 livres de charge.6Roche, Jean-Michel (2005). Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours. Vol. 1. Group Retozel-Maury Millau. ISBN 978-2-9525917-0-6. OCLC 165892922.

Au moment de sa capture, La Félicité jouissait déjà de longues années au service de la Marine Navale Française. C’était un vieux bateau. Elle avait à son actif plusieurs expéditions couronnées de succès, dans la Caraïbe et sur les côtes d’Afrique occidentale. Elle avait participé à la bataille de Santo-Domingo, dont elle s’était échappée en compagnie de deux autres frégates, la Cornelia (32 canons) et la corvette Diligente (20 canons). Juste quelques mois avant sa capture, elle avait aussi fait l’objet d’une convoitise britannique par le HMS Unique.7Félicité était accompagnée d’une autre corvette, la Furieuse, quand elle se fit poursuivre par le HMS Unique. Mais, s’étant échoué, celui-ci fut  détruit par son capitaine pour en éviter la capture. Félicité put donc s’en échapper seulement pour se faire intercepter, quelques mois plus tard, par le Latona et le Cherub.

N’ayant pas été acceptée au rang des vaisseaux de la Royal Navy,8The Gentleman’s Magazine, London, England, January to June 1828, Volume XCVIII, by Sylvanus Urban, Northwestern University Library, 1828 la Félicité fut vendue à l’Etat d’Haïti un mois après sa capture. Henri Ier la baptisa Améthyste en l’honneur de sa fille aînée. C’est encore au London Gazette que parut l’émission, à  l’Amirauté, du compte de vente de la Félicité par les agents du HMS Latona, ainsi que la distribution des butins à son équipage:

« Il est informé par la présente aux officiers et à l’équipage du vaisseau de Sa Majesté le Latona, Hugues Pigot commandant d’escadron, qu’une distribution de leur portion de la coque, des victuailles et du chargement de la frégate française Félicité capturée le 18 juin 1809 sera effectuée au No.[…], Cecil Street le samedi 25 prochain […]»9Les agents maritimes du HMS Latona à Londres. Il s’agissait d’Ommanney, Druce et William Newton. Source: The London Gazette, No 16396, August 14, 1810. https://www.thegazette.co.uk/London/issue/16396/page/1229

London Gazette, 14 Aout 1810

L’Améthyste est connue comme le premier vaisseau de guerre d’Haïti. Il faut toutefois noter que ce n’est pas le premier navire haïtien qui ait été documenté. Madiou relate que déjà en 1804, Dessalines livrait des lettres de marque à des corsaires indigènes qui abordaient des navires marchands étrangers. Ceux-ci abordaient même les navires anglais, qui leur avaient pourtant manifesté un degré de tolérance. La constitution de 1806, elle aussi, avait consacré l’un de ses titres au rôle des agents du gouvernement à bord des bâtiments. Pétion aurait promu aussi l’usage de bateaux exposition, avec, selon Bellegarde, l’équipage complètement indigène, qui auraient transporté jusqu’en Philadelphie et à Londres, des produits haïtiens. Mais les sources sont discrètes sur ces évènements.

Les sources n’abondent pas non plus sur l’éventuel montant encouru par Christophe pour se procurer l’Améthyste, ni la condition physique dans laquelle celle-ci, ci-devant Félicité, fut livrée à l’Etat d’Haïti. Toujours est-il que plusieurs années plus tard, alors que la guerre avec l’Ouest de Pétion faisait rage, les forces britanniques rôdant autour de l’Ile reconnaissaient l’Améthyste comme vaisseau de guerre légitime du Royaume du Nord. L’épisode qui le consacra, celui du 3 février 1812, fera l’objet d’un prochain post.

Références :

  • Bellegarde, Dantès. Histoire du Peuple Haitien. Première Edition 1885. Collection du Bicentenaire, 2004.
  • https://www.historytoday.com/archive/feature/haitian-queen-georgian-britain
  • Madiou, Thomas Fils. 1848. Histoire d’Haïti. Volume 3. Livre 39e. Imprimerie de Jh. Courtois. Port-au-Prince.
  • The London Gazette, issue 16293, 29 August 1809, page 1384. https://www.thegazette.co.uk/London/issue/16293/page/1384
  • À l’origine de la suprématie de la marine britannique du début du 19e siècle, certains retrouvent son système d’émoluments basé à la fois sur le salaire et les primes de captures, les butins. Un navire étranger, marchand ou de guerre, une fois capturé, était acheté par la Royal Navy, et les produits de vente distribués entre les équipages des vaisseaux ayant effectué la capture. L’Amiral recevait entre 1/8 et ¼ du butin de son escadron, chaque capitaine recevait ¼ du prix de sa capture, les officiers un quart alors que le dernier quart revenait au reste de l’équipage, en plus d’une prime de 5 livres par tête de marin ennemi présent au début de l’abordage. Source: Allen, Douglas W. 2002. The British Navy Rules: Monitoring and incompatible incentives in the age of sail. Simon Fraser University. Explorations in Economic History 39, 204-231. Doi: 10.1006/exeh.2002.0783.
  • Michel Vergé-Franceschi (dir.), Dictionnaire d’Histoire maritime, éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002
  • Roche, Jean-Michel (2005). Dictionnaire des bâtiments de la flotte de guerre française de Colbert à nos jours. Vol. 1. Group Retozel-Maury Millau. ISBN 978-2-9525917-0-6OCLC 165892922.
  • Félicité était accompagnée d’une autre corvette, la Furieuse, quand elle se fit poursuivre par le HMS Unique.
  • The Gentleman’s Magazine, London, England, January to June 1828, Volume XCVIII, by Sylvanus Urban, Northwestern University Library. 1828
  • Les agents maritimes du HMS Latona à Londres. Il s’agissait d’Ommanney, Druce et William Newton. Source: The London Gazette, No 16396, August 14, 1810. https://www.thegazette.co.uk/London/issue/16396/page/1229
  • Modèle réduit de la frégate La Félicité, Musée Maritime de Barcelone https://www.mmb.cat/fr/colleccions/modeles-reduits-bateau-fr/modele-reduit-fregate-felicite/

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