On est vite surpris par la multitude d’épisodes navals qui jonchent la guerre civile dans l’Haïti à peine indépendante. Pour un pays en éclosion, né pauvre d’un effort de guerre colossal contre la plus puissante armée au monde, les caisses de l’État encore dégarnies mais déjà poreuses, les moyens n’ont pourtant jamais été ménagés à l’heure de se faire la guerre.
Les navires comptaient parmi les acquisitions les plus dispendieuses. Chaloupes, barges, bricks, goélettes et frégates ont louvoyé au large de nos côtes, charriant l’hostilité du Nord de Christophe à un Sud lui-même fragmenté: Pétion à Port-au-Prince, Goman à Jérémie, Rigaud puis Borgella aux Cayes, tout ceci sous le regard et la participation ambiguë de la marine anglaise, très assidue à l’heure de maintenir vigilance sur nos côtes et nos gouvernements.
Car la Royal Navy, cette flotte qui venait de consacrer sa toute-puissance à Trafalgar, traitait le cas d’Haïti avec la plus grande prudence. Une escadre était affectée dans la Caraïbe, dont l’amiral stationnait à la Jamaïque. Les capitaines sillonnaient la région aux aguets des corsaires et navires de guerre étrangers, pour protéger les intérêts de Sa Majesté là où la menace émergeait. Cette surveillance n’épargnait pas les côtes d’Haïti, bien sûr, vu les épisodes violents qui s’y développaient encore. De ce nouveau pays pourtant qui avait besoin de tout, même de navires de guerre et d’artillerie, on voulait le commerce, qui avait déjà attiré navires et gens d’affaires britanniques.1Heinl, Robert Debs et al. (1995). Written in Blood: The Story of the Haitian people. University press of America
Le gouvernement britannique avait opté pour la neutralité entre l’Etat d’Haïti et la République d’Haïti.2Saint-Louis, Vertus (2009). Commerce Extérieur et Concept d’Independence, in Michel Hector, Laennec Hurbon (dir.), Genèse de l’Etat Haïtien (1804-1859). Editions maison des sciences de l’Homme. Doi: 10.4000/books.editionsmsh.9723 Ses sujets par contre, agents, négociants, marins et capitaines transigeaient avec Christophe ou Pétion au gré de leurs intérêts personnels. Ils vendaient une frégate à Christophe mais transportaient volontiers des soldats de l’Ouest. C’était donc une neutralité ambivalente, insidieuse, qui n’hésitait pas à prêter main forte aux deux factions, quitte à leur fournir les munitions destinées à se décimer mutuellement.
C’est sur fond de cette impartialité factice qu’aura lieu l’affrontement pour le moins curieux du 3 février 1812: la seule bataille navale entre un vaisseau haïtien et une frégate britannique. En voici les circonstances.
Les princesses prennent la fuite
C’était en pleine guerre du Môle. La petite enclave de Pétion au Môle St-Nicolas, sur la côte du Nord, avait bravement résisté aux constants assauts de Christophe. Après maintes batailles, les deux flottes ravagées, la marine du Royaume s’était pourtant imposée. Même le commandant le plus réputé de la République s’était fait sauter avec sa goélette tant qu’à l’abandonner à Christophe. La suprématie maritime du Nord était donc proche. C’était le moment d’attaquer.

Christophe arma une flottille de trois navires pour une mission de reconnaissance des côtes de l’Ouest. Elle était constituée d’une frégate: la Princesse Royale Améthyste; d’une corvette: l’Athénaïs et d’un brick: le Jason. L’Améthyste, c’était bien l’ancienne frégate française Félicité, celle-là qui, capturée par le HMS Latona, lui fut vendue en 1809 et qu’il rebaptisa du nom de sa fille aînée Françoise-Améthyste. Par une inspiration semblable, l’Athénaïs devait son nom à sa deuxième fille, la princesse Anne-Athénaïre, et le Jason à l’un de ses plus vaillants généraux.
L’expédition partit du Nord de la baie de St-Marc destination Jérémie, avec pour mandat de se rallier les factions dissidentes de Goman contre Pétion. Ironiquement, c’était une défection qui l’attendait: au large de Miragoâne, l’Améthyste fut la première à se mutiner, se rallier au Sud tenu par Jérôme-Maximilien Borgella, non contre Pétion mais plutôt contre Christophe. L’Athénaïs et le Jason suivirent.
Borgella arma l’Améthyste, la renomma l’Heureuse Réunion, du nom de sa loge maçonnique de la ville des Cayes, y fit flotter ses couleurs et l’assigna sous le commandement d’Auguste Gaspard, coursier français de renom.
Sous la vigilance des anglais, en particulier de Sir James Lucas Yeo, capitaine du HMS Southampton, ce mouvement ne passa pas inaperçu. Avait-il été envoyé par Pétion,3Madiou, Thomas. (1848). Histoire d’Haïti. Tome V: 1811-1818. Editions Henri Deschamps ou remplissait-il seulement son devoir de vigie? N’en reste que le capitaine Yeo, ne reconnaissant pas le nouveau pavillon arboré par la frégate, hissa les voiles, partit de Port-au-Prince et s’adonna à sa poursuite.
Un 3 Février au large de Léogâne

À l’aube du 3 Février, c’est au tournant de La Gonâve, au large de l’actuelle Léogâne dans le canal du Sud, que le HMS Southampton rattrapa l’Heureuse Réunion. Le HMS Southampton, une relique de la Royal Navy datant de 1757, monté de 38 canons dont dix caronades de 24 livres et deux canons de 6 livres se rencontra en face d’une frégate armée de 44 canons: 18 canons français de 12 livres, 8 de 18 livres, 4 de 12 livres et 14 caronades de 24 livres.4James, William. (1837). The Naval history of Great Britain. Vol. VI. London, Richard Bentley, Publisher.
Sir James somme l’Heureuse Réunion de déclarer son pavillon de service. «Des Cayes», se fait-il répondre. Le capitaine dépêche alors un officier vers la frégate haïtienne pour s’enquérir de ses lettres de service, demande à laquelle le capitaine Gaspard refuse d’accéder. Celui-ci délègue vers le Southampton son premier lieutenant, avec un document décrit comme une lettre de course signée « Borgella, Commandant en chef du Département du Sud d’Haïti.» Ayant reçu dans ses ordres, le mandat de respecter les pavillons de Pétion et de Christophe mais nul autre, Sir James lance un ultimatum au navire désormais prévenu de piraterie: Cinq minutes pour se rendre et être remorqué à la Jamaïque, ou il sera attaqué. Trois minutes ne s’étaient pas écoulées quand Gaspard signifia au messager britannique qu’il préférait couler plutôt que de se rendre, et qu’il demandait au Southampton de signifier son intention d’engager combat par un tir de canon en avant de l’Heureuse Réunion. À l’avant partit le tir, accompagné d’autres canonnades crachées du flanc du Southampton auxquelles le navire haïtien rétorqua. Il était 6h30. L’affrontement avait commencé.
Les récits britanniques ne tardent pas à relater, et non sans vantardise, la disparité des forces en présence. L’Heureuse Réunion aura beau être plus armée et montée d’un équipage de loin plus nombreux ; mais ses soldats, n’étaient-ce pas ceux de 18e demi-brigade, division de l’armée indigène, formée peu ou pas du tout à la bataille navale? Sans surprise, la discipline des anglais au tir et à l’exercice naval, une discipline à laquelle les équipages sous les ordres de Yeo avaient la réputation d’exceller, ne tarda pas à accuser leur supériorité.
Le vaisseau anglais évita par plusieurs manœuvres les assauts à l’abordage de l’équipage pléthorique du Sud. Aux canonnades nourries des anglais ne répondent que des tirs chancelants et une mousqueterie malhabile. Une demi-heure plus tard, l’Heureuse Réunion a perdu son mât d’artimon (mât arrière), son grand-mât et, avec celui-ci, ses couleurs. Sa coque est transpercée de la proue à la poupe. Elle se rend à 7h45.
Le bilan est abyssal. Côté anglais, un mort et dix blessés, sur un équipage de 212. Côté du Sud, 105 morts, dont le capitaine Gaspard, et 120 blessés sur 700 soldats, alors que l’Athénaïs et le Jason ont trouvé refuge dans la baie de Miragoâne.
La Suite
Les suites du cinglant affrontement ne sont pas libres de va-et-vient dramatique. Le Capitaine Yeo, une fois en possession de l’Heureuse Réunion, dépêche un officier à Miragoane pour exiger la reddition de l’Athénaïs et du Jason. Madiou relate comme suit le déroulement de cette mission: «le général Borgella, qui était toujours à Miragoâne, et qui avait été témoin du combat, retint l’officier anglais et fit dire à […] Yeo que s’il ne remettait pas les haïtiens […], il ferait fusiller son envoyé. L’Anglais mit aussitôt toutes ses chaloupes à la mer, les emplit de soldats haïtiens.
Dès que Borgella vit débarquer quelques compagnies, il renvoya l’envoyé anglais, pensant que Lucas Yeo continuerait son opération de débarquement. Mais dès que celui-ci eut reçu à bord son envoyé, il appareilla avec le reste de ses prisonniers, se rendit à Port-au-Prince, remorquant la frégate haïtienne complètement démâtée et s’empressa de débarquer vers Marquissant [Martissant?] tous les haïtiens du Sud et du Nord qu’il avait à son bord.»
L’Heureuse Réunion fut remorquée à Port-Royal (Jamaïque), d’où elle sera restituée à Christophe sous son nom original: Princesse Royale Amethyste.

En guise de conclusion : Notes sur le Capitaine James Lucas Yeo
James Lucas Yeo est né à Southampton le 7 Octobre 1782. Précoce, il s’engage dans la marine à l’âge de 10 ans comme aspirant (cadet) d’où il deviendra vite Premier Lieutenant en 1797. Il est promu Commandant en 1806, sur un navire capturé au combat, le Loire. Son excellence en mission pendant les guerres napoléoniennes lui valurent les distinctions comme Chevalier de l’ordre d’Aviz (Portugal), et Chevalier de l’ordre de Bath (Grande-Bretagne).
Il devient, en 1811, Commandant du HMS Southampton, stationné dans la Caraïbe, d’où il dirigea l’action du 3 février 1812 sur les côtes d’Haïti. Il se distinguera ensuite dans la guerre de 1812 entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, dans ses batailles sur le Lac Ontario.
Sir James Lucas Yeo mourut en mer en 1818, en route de la Jamaïque vers la Grande Bretagne. Un des édifices du Collège Royal Militaire du Canada à Kingston en Ontario, le Yeo Hall, porte son nom.
Références :
- Heinl, Robert Debs et al. (1995). Written in Blood: The Story of the Haitian people. University press of America
- Saint-Louis, Vertus (2009). Commerce Extérieur et Concept d’Independence, in Michel Hector, Laennec Hurbon (dir.), Genèse de l’Etat Haïtien (1804-1859). Editions maison des sciences de l’Homme. Doi: 10.4000/books.editionsmsh.9723
- Madiou, Thomas. (1848). Histoire d’Haïti. Tome V: 1811-1818. Editions Henri Deschamps
- James, William. (1837). The Naval history of Great Britain. Vol. VI. London, Richard Bentley, Publisher.
- Image: Caronade anglaise 24 lbs : http://pegww2.net/FortNelsonPortsmouthUK/britishcastiron24pounderandcarronadecarriage1808.html
- Image: James Lucas Yeo : Dictionary of Canadian Biography, https://www.biographi.ca/en/bio/yeo_james_lucas_5E.html


