
J’ai eu la chance en 2014 de visiter le phare de Lamentin, à Carrefour. Je revenais visiter le pays, et je découvrais à peine cette tour bienveillante pourtant située à deux pas de la maison de mon enfance.
En Haïti, on regarde de haut le bord de mer; bodmè, dit-on, et ça fait longtemps que nos phares ne suscitent plus grand émoi, qu’ils n’éclairent plus grand chose. Cette tour métallique respirait une certaine fraicheur pourtant.
Peut-être était-ce sa blancheur éclatante couronnée d’une coupole vert forêt? Mais plus probablement, c’était la pensée douce-amère que ce phare, beau sans être imposant, était l’un des derniers rescapés d’une famille de structures en danger de disparition, laissées en décrépitude par des décennies d’abandon.
Nos phares en Haïti datent de Tonton Nò.1Nord Alexis, président d’Haïti de 1902 à 1908. Cette référence n’est que rhétorique, cependant. Le Phare de Lamentin par exemple, a été construit sous Tirésias Simon Sam, qui précéda Nord Alexis à la présidence. https://www.ibiblio.org/lighthouse/hti.htm Ces structures, une dizaine en tout, construites de la fin du 19e siècle à l’occupation americaine n’ont depuis lors été ni maintenues, ni multipliées.
Elles ne sont pas non plus les seules à souffrir de cette déchéance: bouées, balises, feux d’alignement, systèmes de contrôle de trafic (VTS), toutes les Aides à la Navigation, ces dispositifs dont le but est de rendre celle-ci plus sécuritaire sur nos côtes, en sont touchées.
Voilà pourquoi en Juin 2020, j’ai accueilli avec enthousiasme l’adhésion du SEMANAH à l’Association Internationale de Signalisation Maritime, AISM, ou IALA en anglais. Un fier moment pour notre administration maritime. Un signe de validation? Peut-être, mais tout au moins une porte ouverte sur une communauté internationale avec voix aux plus hautes sphères de la décision maritime mondiale.
Que signifie l’accession du SEMANAH à l’AISM? Pourquoi devrait-on s’en réjouir, et quels sont les pièges à éviter?
Ces questions feront l’objet de cette exploration.
L’AISM: CE QU’ELLE EST

Le mouvement autour de la signalisation maritime a précédé le système maritime international tel que nous le connaissons. Il a précédé l’OMI, fondé en 1948; Il a aussi précédé la première Convention SOLAS,2La Convention Internationale pour la Sécurite de la vie humaine en Mer (Safety of Life at Sea Convention), qui est la convention centrale de la sécurité maritime. promulguée en 1914, deux ans après le naufrage du Titanic. À la fin du 19e siècle, les grandes nations maritimes comptaient déjà leurs autorités de signalisation, responsables des dispositifs aujourd’hui connus comme Aides à la Navigation, ou AtoN.3Sigle découlant de leur dénomination en anglais, Aids to Navigation
C’est en 1889, à l’Exposition Universelle de Paris, que le Service (français) des Phares et Balises organisa la Conférence sur les Travaux Maritimes, pour mettre en valeur les nouvelles technologies d’aides à la navigation. Il en résulta le Congrès International des Travaux maritimes, qui devint plus tard l’Association Permanente Internationale des Congrès de Navigation ou PIANC4Permanent International Association of Navigational Congresses jusqu’en 1926. La première Conférence Internationale sur les Phares eut lieu à Londres en 1929, suivie de cinq autres conférences, jusqu’en 1955.
L’AISM telle que nous la connaissons fut constituée le 1er Juillet 1957. Elle est une Organisation Non-Gouvernementale, à but non lucratif et à vocation technique. Son but ultime, énoncé dans sa Mission Stratégique, est le suivant:
«Assurer le trafic sécuritaire, économique et efficace des navires par l’harmonisation des aides à la Navigation et autres moyens appropriés, pour le bénéfice de la communauté maritime et la protection de l’environnement.»
Elle répond à la devise:
«Voyages réussis, Planète durable»
Depuis sa création, l’AISM a influencé avec succès les standards internationaux de signalisation maritime: division du monde en deux régions de balisage A et B, différents types, couleurs, formes et séquences lumineuses des aides à la navigation; tous sont le fruit de ses recommandations. Elle accéda à l’OMI en 1961 à titre consultatif et vise aujourd’hui à se constituer en organisation inter-gouvernementale, en appui à sa mission stratégique mondiale.
Visionnez cette présentation pour plus d’information sur le fonctionnement de L’AISM:
Le SEMANAH à l’AISM
La visite de Mme. Gerardine Delanoye5Mme Delanoye occupe à l’heure de cette rédaction (2020) la fonction de Gestionnaire de Ressources et de Renforcement des Capacités au sein de l’AISM. au SEMANAH à la mi-juin 2020, même quand elle fut interrompue par la COVID-19, a laissé les résultats suivants:
- Confirmation du SEMANAH comme membre national pour Haïti
- Participation d’un représentant du SEMANAH au prochain cours niveau 1 AtoN Management 6M. Mathieu Polyte a été parrainé par l’AISM pour suivre le cours niveau 1 AtoN Manager par enseignement à distance, dont la prochaine session débutera en septembre 2020. Source: https://www.iala-aism.org/fr/e-bulletin/mission-de-lacademie-mondiale-a-haiti/
- Assurance de futures visites techniques par la World Wide Academy, WWA.
La mission de l’AISM fondée sur la coopération internationale et le partage d’expertises, fournit un cadre idéal pour guider les pays en développement vers une meilleure gestion de leurs AtoN. En devenant membre national, le SEMANAH s’entoure d’une communauté alliée; Il fait un premier pas franc vers un système d’AtoN conforme aux standards internationaux. Il peut participer de l’Assemblée Générale, du Conseil, éventuellement des Comités, et ainsi influencer le développement des standards, guides et recommandations.
Le renforcement des capacités est un bénéfice immédiat de cette alliance. Comme ce sera fait pour un premier candidat, le SEMANAH doit saisir l’occasion pour parrainer davantage de personnel pour compléter leur formation à la WWA. Seulement par l’éducation, Haïti jouira-t-il d’une masse critique de professionnels capable de mettre en œuvre une vision stratégique de développement maritime.
Pas moins importante est l’exposition du SEMANAH à la communauté de membres industriels. Les conférences, congrès et symposiums sont une occasion privilégiée de réseauter avec les fabricants, vendeurs et agences de service du domaine. Peut-être permettra-t-elle de développer des ententes favorables, et ainsi lancer un plan de développement des AtoN au pas avec des technologies récentes. Les possibilités sont à explorer. À explorer aussi d’ouvrir la conversation sur la gestion des risques à la navigation avec des pays où les AtoN, les VTS et le système d’avertissements marins (WWNWS)7World Wide Navigational Warning System est déjà solidement établi.

Avant de conclure, et par souci de rectitude sémantique, Il faut insister sur un fait: l’AISM n’étant pas (encore) une organisation inter-gouvernementale, il est impropre de parler de pays membres. Ce n’est pas Haïti qui accède à l’AISM, mais le SEMANAH, en tant que Membre National. La conséquence est que la présence du SEMANAH ne limite en rien la capacité d’autres institutions haïtiennes, concernées par la signalisation maritime, d’adhérer à l’AISM. Je pense par-là immédiatement aux Garde-Côtes Haïtiens. Par le décret du 15 Mars 1982, la gestion des aides à la navigation est une tache conjointe du SEMANAH et des Garde-Côtes.8L’article 3(b) du décret énonce comme suit parmi les objectifs principaux du SEMANAH: “Coordonner, avec la Marine Haitienne certaines questions se rapportant (b) aux mesures relatives aux aides à la navigation (…)”. La Marine Haitienne, c’est l’institution, militaire à l’époque du décret, connue aujourd’hui comme les Garde-Côtes haïtiens, sous la tutelle de la Police Nationale d’Haïti.
Il est donc à envisager qu’un jour, ces derniers fassent aussi partie de l’AISM, ce qui leur permettrait de déployer leur mission conjointe de façon efficace. À défaut de cette double représentation, il faudra définir un cadre de coopération clair entre le SEMANAH et les Garde-Côtes. Ceux-ci, de plus, se trouvent depuis 1994 sous tutelle de la Police Nationale d’Haïti, ce qui peut entraver l’exécution de leur mission, qui diffère de loin de celle d’une force de police. Sur la proposition d’un nouveau cadre de gouvernance des Garde-Côtes, on reviendra dans un prochain article.
En guise de conclusion: le défi de la continuité
L’adhésion du SEMANAH à l’AISM constitue une avancée stratégique significative vers une gestion des aides à la navigation alignée aux standards internationaux. Elle mérite d’être célébrée. L’AISM, une organisation fondée sur la coopération internationale et le partage de l’expertise, fournit un cadre idéal pour guider ce nouveau pas. Le résultat livrable est un meilleur système de planification, de gestion, d’opération et d’entretien des bouées, balises, phares et services de Trafic de navires (VTS).
Cette célébration est demeurée mitigée pourtant, du moins telle que vécue de mon côté. Elle s’est teintée d’appréhension face à l’historique de désengagement d’Haïti envers la communauté maritime internationale. Adhésion à la Caribbean Regional Fishing Mechanism en 20039http://www.crfm.int/: la participation d’Haïti n’a été que sommaire. Visite en 2013 de M. Dwight Gardiner, alors président du Caribbean MoU:10Caribbean MoU ou Caribbean Memorandum of Understanding for Port State Controls: un accord administratif où les autorités maritimes de la Caraïbe, les Etats du Port, s’unissent pour signaler les navires non-conformes aux standards de sécurité maritime. Des MoU de ce genre existent dans toutes les parties du monde, comme par exemple le Tokyo MoU en Asie, MoU d’Abuja en Afrique occidentale. Le MoU de Paris, couvrant l’Europe occidentale, a été le premier accord de ce genre. Sa fondation a été accélérée par l’accident maritime du superpétrolier Amoco Cadiz au large des côtes de la Bretagne en 1978. https://www.parismou.org/about-us/history pas plus qu’une manifestation d’intention de notre part. Le défi souverain, chez nous, c’est la continuité, maintenir le cap. Il est donc vital cette fois que ce gouvernail brisé, cette tradition de grande pompe sans suivi, n’affecte pas un progrès qui a pourtant le potentiel d’améliorer de façon durable la navigation sur nos côtes.
Le moment nous appartient d’éviter les déjà-vus.
Références :
- Nord Alexis, président d’Haïti de 1902 à 1908. Cette référence n’est que rhétorique, cependant. Le Phare de Lamentin par exemple, a été construit sous Tirésias Simon Sam, qui précéda Nord Alexis à la présidence. https://www.ibiblio.org/lighthouse/hti.htm
- SOLAS : La Convention Internationale pour la Sécurite de la vie humaine en Mer (Safety of Life at Sea Convention), qui est la convention centrale de la sécurité maritime.
- AtoN : Sigle découlant de leur dénomination en anglais, Aids to Navigation
- PIANC : Permanent International Association of Navigational Congresses
- Mme. Delanoye occupe à l’heure de cette rédaction la fonction de Gestionnaire de Ressources et de Renforcement des Capacités au sein de l’AISM. https://www.iala-aism.org/about-iala/team/
- M. Mathieu Polyte a été parrainé par l’AISM pour suivre le cours niveau 1 AtoN Manager par enseignement à distance, dont la prochaine session débutera en septembre 2020. Source: https://www.iala-aism.org/fr/e-bulletin/mission-de-lacademie-mondiale-a-haiti/
- WWNWS : World Wide Navigational Warning System
- L’article 3(b) du décret du 15 mars 1982 énonce comme suit parmi les objectifs principaux du SEMANAH: “Coordonner, avec la Marine Haitienne certaines questions se rapportant (b) aux mesures relatives aux aides à la navigation (…)”. La Marine Haitienne, c’est l’institution, militaire à l’époque du décret, connue aujourd’hui comme les Garde-Côtes haïtiens, sous la tutelle de la Police Nationale d’Haïti.
- Caribbean MoU ou Caribbean Memorandum of Understanding for Port State Controls: un accord administratif où les autorités maritimes de la Caraïbe, les Etats du Port, s’unissent pour signaler les navires non-conformes aux standards de sécurité maritime. Des MoU de ce genre existent dans toutes les parties du monde, comme par exemple le Tokyo MoU en Asie, MoU d’Abuja en Afrique occidentale. Le MoU de Paris, couvrant l’Europe occidentale, a été le premier accord de ce genre. Sa fondation a été accélérée par l’accident maritime du superpétrolier Amoco Cadiz au large des côtes de la Bretagne en 1978. https://www.parismou.org/about-us/history


