I- Haïti et ses potentialités
Située au cœur de la Caraïbe, Haïti est baignée au nord par l’océan Atlantique, au sud par la mer des Antilles, à l’ouest par le passage du vent1https://www.haiticulture.ch/Haiti.html. Classée 58ème mondiale parmi les pays avec la plus longue côte, Haïti compte 1771 kilomètres de côtes2https://haiti-maritime.org/2023/09/11/hydrographie-un-enjeu-strategique-pour-haiti/, un potentiel maritime considérable. La position géographique d’Haïti est stratégique. Elle se place sur les grandes routes commerciales maritimes mondiales, à proximité du canal de Panama et le grand marché nord-américain. Des accès privilégiés qui auraient pu être profitables à l’économie nationale.
Depuis des millénaires, les idées et les marchandises circulent par la mer. Aujourd’hui encore, plus des neuf dixièmes des marchandises, de communications et des données y transitent3 Histoires de la mer, Jacques ATTALI. En effet, 8 milliards de tonnes de marchandises par an, soit 90 % des échanges mondiaux sont fait par voie maritime4Qui contrôle la mer? Baudouin Koening. La mer est, potentiellement, le lieu de toutes les richesses, de toutes les promesses.
Malheureusement, l’absence de politique maritime en Haïti et d’un processus décisionnels correspondants, le secteur maritime est largement sous-exploité et peine à devenir un puissant moteur de croissance économique nationale.
II- La mer, la nouvelle source économique mondiale : où Haïti se positionne-t-elle?
Une politique maritime est un cadre d’action publique visant à gérer de manière globale et durable les espaces maritimes, côtiers et océaniques. Elle coordonne des secteurs clés comme le transport maritime, la pêche, l’environnement, l’énergie et la sécurité, tout en stimulant l’économie bleue5https://www.europarl.europa.eu/ftu/pdf/fr/FTU_3.3.8.pdf. L’économie bleue c’est cette nouvelle source économique qui caractérise le développement durable correspondant à toutes les activités économiques liées à la mer et les côtes comme : le transport maritime, la pêche, l’aquaculture, le tourisme côtier, le commerce portuaire, la logistique, l’énergie marine, la protection environnementale et les industries navales6 https://archive.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/the_blue_economy_french-nov2016.pdf. TABLEAU 1.1 Composantes de l’économie bleue. . Ainsi, dans le contexte mondial actuel, les États qui valorisent efficacement leur espace maritime développent l’économie bleue et y gagnent beaucoup. Les données de la Banque Mondiale démontrent que le secteur maritime à lui seul, représente entre 3 % et 5 % du PIB mondial7https://thedocs.worldbank.org/en/doc/c5c7cf8172d97b87ccf4e1537ee6e7a4-0320072021/original/2021002739FREfre001-P2.pdf.
III- La prise de décision dans le secteur maritime, un moteur essentiel de développement…
L’Organisation Maritime Internationale (OMI) définit une politique nationale de transport maritime (PNTM) comme étant « une déclaration de principes et d’objectifs visant à orienter les décisions dans le secteur du transport maritime afin de concrétiser la vision maritime d’un pays et de garantir que le secteur est géré de manière efficace, durable, sûre et respectueuse de l’environnement »8https://www.imo.org/fr/mediacentre/pages/whatsnew-1897.aspx. En d’autres termes, l’accent a été mis sur les avantages économiques sociaux et environnementaux du milieu marin. Faisons certaines considérations :

a. L’économie haïtienne face au trafic maritime mondial
Le commerce international est largement dépendant du transport maritime. Alors qu’Haïti se trouve au carrefour du trafic mondial. Une opportunité économique existe pour le pays, d’installer au moins un port de transbordement dans la région. À Fort-Liberté par exemple, la baie offre une profondeur naturelle impressionnante allant jusqu’à 40 mètres9www. Persee.fr ; La baie de Fort-Liberté : Paysage et patrimoine naturels et historiques, 2003, Loïc Ménateau et ass. . Malheureusement, les infrastructures portuaires haïtiennes souffrent de nombreuses insuffisances techniques, organisationnelles, sécuritaires et environnementales. Les installations portuaires haïtiennes fonctionnent souvent avec des équipements limités, une faible capacité logistique et des problèmes de gouvernance qui réduisent leur compétitivité régionale. Cette faiblesse maritime affecte directement l’économie nationale. En effet, le coût élevé du transport et des opérations portuaires augmente le prix des importations, ralentit les exportations et réduit l’attractivité du pays pour les investisseurs étrangers. Le secteur maritime étant peu performant, l’économie haïtienne reste fortement dépendante de l’extérieur sans disposer d’une véritable stratégie logistique nationale.
b. Le sous-développement de la pêche en Haïti
Au-delà du commerce, l’inexploitation maritime contribue aussi au chômage et à la pauvreté. Le secteur de la pêche, par exemple, demeure essentiellement artisanal et peu mécanisé. Pourtant, les ressources halieutiques haïtiennes pourraient contribuer davantage à la sécurité alimentaire nationale et à la création d’emplois durables dans les communautés côtières. En dépit de ses 1 771 km de côtes, environs 60 000 pêcheurs opérant dans la transformation et la commercialisation des produits10https://theconversation.com/pecheurs-dha-ti-une-ingeniosite-constante-face-aux-contraintes-sociales-et-climatiques-249078 sur une population d’environ 12 millions11https://ihsi.gouv.ht/statistiques/statistiques_demographiques_et_sociales/projections_et_estimations_de_la_population.
c. L’isolation d’Haïti de la carte touristique mondiale
Malgré un fort potentiel historique et naturel, le tourisme international est très limité en Haïti, en dépit de ses plages, ses îles adjacentes, ses baies naturelles et son patrimoine historique maritime. Comparativement à d’autres pays de la Caraïbe, Haïti attire très peu de croisières et d’investissements touristiques comme la République Dominicaine qui arrive en tête avec sa formule tout compris, la Jamaïque qui assure avec succès son programme de tourisme communautaire et Porto-Rico qui bénéficie d’une infrastructure très américanisée12https://atlas-caraibe.certic.unicaen.fr/fr/study/91/. Malheureusement, la crise politique, l’insécurité, la mauvaise presse isolent encore plus Haïti sur la carte touristique mondiale.
d. La souveraineté d’Haïti abandonnée en mer
L’inexploitation du domaine maritime pose également un problème de souveraineté nationale. Un espace maritime insuffisamment surveillé favorise la contrebande, les trafics illicites, la pêche illégale et d’autres formes de criminalité transnationale. La faiblesse des capacités de contrôle maritime réduit l’autorité de l’État sur son territoire marin et fragilise davantage la sécurité nationale.
Aucun investissement de l’État dans les équipements de surveillance maritime, le milieu marin est livré à lui-même ; pas de drones sous-marins, les garde-côtes ne disposent d’aucune frégate pouvant atteindre la Zone Economique Exclusive (ZEE) qui s’étend jusqu’à 200 milles marins (environ 370 km) des côtes de l’État13Haïti now , Laurent Casimir ( Haitian, 1928-1990).
e. L’impact des activités humaines sur l’environnement maritime
Les enjeux environnementaux sont aussi considérables. Les écosystèmes marins haïtiens composés spécialement des mangroves, des récifs coralliens et des zones côtières, subissent une forte pression liée à la pollution, à la déforestation et aux changements climatiques. L’absence d’une politique de gestion efficace des déchets dans les zones côtières met en péril ces ressources naturelles. Comme disait Attali : « La mer, que l’humanité a commencé de détruire et qui détruira l’humanité ». En effet, ces écosystèmes jouent un rôle essentiel dans la protection des côtes, la biodiversité, l’économie locale. Car, l’océan fournit toute l’eau que boivent les hommes ; la moitié de l’oxygène qu’ils respirent ; un cinquième des protéines animales dont ils se nourrissent. L’océan régule aussi le climat : sans les mers, la température de l`atmosphère serait d’au moins 35 degrés plus élevée14Histoires de la mer, Jacques ATTALI.
f. L’effritement des connaissances en Haïti
De plus, Le pays fait face à une fuite de cerveaux depuis des années et un manque de professionnels spécialisés. La dégradation du climat politique et la crise sécuritaire aggravent les choses de plus en plus. Les rares spécialistes que nous avons, se sont expatriés vers d’autres contrées comme le Canada, les États-Unis etc. L’absence de formation spécialisée constitue un frein important au développement maritime d’Haïti. Le pays doit compenser cette déficience avec de marins qualifiés, d’ingénieurs navals, de logisticiens, d’experts en sûreté maritime, de spécialistes de l’économie bleue, etc.
IV- Le secteur maritime haïtien, un destin tombé aux oubliettes.
Le développement du domaine maritime pourrait produire plusieurs effets positifs : augmentation des recettes fiscales et douanières, création d’emplois dans les zones côtières, amélioration des échanges commerciaux, réduction des coûts logistiques, développement du tourisme, amélioration de la sécurité alimentaire et renforcement de la souveraineté nationale.
Pour atteindre ces objectifs, plusieurs réformes apparaissent indispensables : moderniser les infrastructures portuaires, renforcer la sécurité et la sûreté maritimes, développer une stratégie nationale d’économie bleue, investir dans la formation maritime, protéger durablement les ressources marines et encourager les investissements privés dans les secteurs maritimes.
Le développement maritime ne doit plus être considéré comme un secteur secondaire. Pour un État insulaire comme Haïti, constitué d’une Zone Économique Exclusive (ZEE) de 103 818 km² et un littoral de 1 771 km15https://books.openedition.org/irdeditions/46781, la mer représente un espace stratégique de puissance économique, de souveraineté et d’intégration régionale. La valorisation du domaine maritime pourrait devenir l’un des piliers d’une reconstruction économique durable et d’un renforcement de la souveraineté nationale.
Port-au-Prince, le 22 juin 2026
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